DISCUSSION

Les différences observées entre les sexes dans les signes de confiance spirituelle et de détresse s’ajoutent aux preuves scientifiques de l’existence de différences relatives à la spiritualité entre les patients masculins et féminins dans les soins palliatifs et les soins du cancer. Plusieurs études ont en effet mis en évidence de telles différences. Cependant, les preuves sont équivoques et toutes les études n’ont pas confirmé cette différence entre les sexes. Par conséquent, nos observations concernant les différences entre les sexes nécessitent une analyse plus approfondie car elles comportent des limites. Tout en évaluant les différences entre les hommes et les femmes, nous n’avons pas corrigé les comparaisons multiples, ni augmenté le niveau de signification, pour éviter que les associations pertinentes ne restent inaperçues. Par conséquent, il reste possible que les différences observées entre les participants masculins et féminins soient dues au hasard. Pour contrer cet argument, nous pourrions ajouter qu’une image significative se dégage des comparaisons entre les participants masculins et féminins. Dans l’ensemble, les femmes étaient plus susceptibles de voir la maladie comme un sort (immérité) qui leur arrive, mais dont elles ne sont pas à blâmer. Cela explique pourquoi ils ressentaient plus de colère que les hommes, qui étaient plus susceptibles de se blâmer pour la maladie et, pour cette raison, pouvaient considérer la colère comme inutile. Le fait que les femmes soient plus inquiètes pour l’avenir de leur conjoint ou de leurs enfants n’est pas non plus une surprise si l’on considère que dans la société indienne, les femmes ont le plus souvent le rôle de soignante dans la famille. Les femmes peuvent craindre que leur famille soit privée de soins après leur décès. Aussi intéressantes que soient ces hypothèses, elles restent, en quelque sorte, préliminaires jusqu’à ce que nous ayons plus de preuves à l’appui de ces différences de spiritualité entre les sexes chez les patients indiens en soins palliatifs. Tant que nous n’aurons pas ces preuves, il restera difficile de formuler des recommandations solides pour une approche clinique différentielle de la spiritualité chez les femmes par rapport aux hommes en soins palliatifs en Inde.

Nous n’avons pas observé de différences statistiquement significatives entre les hommes et les femmes dans les huit énoncés de spiritualité positifs. Ceci est révélateur d’une croyance tout aussi forte en Dieu chez les répondants masculins et féminins. Le large accord avec les huit déclarations positives semble en quelque sorte contraste avec les signes très profonds et communs de détresse spirituelle qui ont été observés dans les autres articles. Le large accord avec les éléments de confiance spirituelle et de détresse spirituelle semble indiquer que la plupart des personnes recevant des soins palliatifs présentent à la fois des signes de détresse spirituelle et de confiance spirituelle. Cette observation déclenche la question de savoir dans quelle mesure les répondants étaient réellement véridiques lorsqu’ils ont répondu aux déclarations positives. Il ne serait pas déraisonnable de supposer qu’il existe un biais de désirabilité sociale dans ces réponses, car dans la société indienne, la croyance en Dieu qui soutient ses dévots est la norme. De même, de nombreux patients indiens en soins palliatifs sont convaincus que Dieu peut et guérira leur maladie, et dans une étude menée auprès de 100 patients admis dans une unité de soins palliatifs hospitalisés en Inde, 98% ont témoigné croire en Dieu. Il est possible que ces patients ainsi que les participants à la présente étude aient senti qu’ils devaient se conformer à cette croyance en Dieu attendue par la société, malgré leur lutte spirituelle depuis le début de leur maladie.

Bien qu’il soit certainement possible qu’au moins certains répondants soient d’accord avec les huit déclarations parce qu’ils considéraient que de telles réponses étaient socialement souhaitables, nous ne devrions pas rejeter le véritable désir des patients de paix spirituelle et de soutien divin, même si les patients peuvent se sentir frustrés parce que l’intervention de Dieu dans leur processus de maladie ne semble pas imminente. De plus, les signes les plus courants de détresse spirituelle potentielle, que nous avons décrits dans le tableau 2, ne contredisent pas directement la croyance des patients en un Dieu ou une puissance supérieure qui les soutient. Par exemple, les patients qui sont convaincus que leur maladie est la conséquence d’une mauvaise action faite dans le passé, pour laquelle ils vivent maintenant la souffrance comme un effet karmique ou une punition divine, peuvent toujours légitimement croire qu’à la fin, Dieu les aidera à surmonter la maladie dès qu’ils auront expié leurs péchés. Il ne faut pas non plus oublier que les patients en phase terminale sont dans une phase extrêmement difficile de leur vie où ils peuvent éprouver des émotions contradictoires. Nous le voyons également dans les réponses des répondants. Un large accord avec les explications existentielles de la souffrance, telles que la croyance en le karma, le destin et la vision de la maladie comme une punition pour le péché, n’a pas empêché 76,3% des participants de trouver néanmoins leur maladie injuste, et 83,3% continuaient à se demander pourquoi la maladie leur était arrivée. Malgré la myriade de réponses que la spiritualité et la religion indiennes offrent à cette question, les patients indiens en soins palliatifs continuent de poser cette question. Une souffrance spirituelle profonde peut s’ensuivre lorsque, dans l’expérience du patient, les éléments de confiance spirituelle sont supplantés en fréquence et en intensité par des éléments de détresse spirituelle, qui comprennent des sentiments d’insatisfaction à l’égard des interprétations et des idées qui donnent un sens à la souffrance.

Ce point illustre que les questions spirituelles doivent toujours être évaluées dans le contexte plus large de la vie des patients et de leur expérience de leur maladie. C’est précisément ce qui se fait dans la prise d’histoire spirituelle. Dans ce processus, les patients sont en mesure d’exprimer leurs valeurs, leurs croyances et leurs sources de signification, et il devient possible d’évaluer dans quelle mesure la maladie affecte le bien-être spirituel. Prendre une telle histoire spirituelle peut être un défi pour les patients en soins palliatifs en Inde, car une grande partie de la littérature sur la prise d’histoire spirituelle ainsi que des outils disponibles se concentrent sur les patients occidentaux. En conséquence, certaines des questions et du vocabulaire qu’il est suggéré d’utiliser dans le processus de prise d’histoire spirituelle peuvent être difficiles à saisir pour les patients en soins palliatifs en Inde. En particulier, des concepts tels que la spiritualité, la foi et la croyance, pour lesquels il n’y a pas d’équivalent sans ambiguïté dans les langues indiennes, peuvent dérouter les patients. Cependant, sur la base des observations de la présente étude, qui ont révélé des signes communs de détresse spirituelle, nous pouvons offrir des recommandations concrètes qui peuvent faciliter la prise d’histoire spirituelle.

Pour initier le dialogue sur les questions spirituelles, le clinicien peut demander au patient de raconter comment la maladie a changé sa vie, et en particulier si et comment elle a eu un impact sur l’attitude du patient envers les choses qu’il considérait comme importantes dans la vie. C’est, bien sûr, l’occasion de discuter de ces choses qui donnent un sens à la vie. Pour les patients, cela peut être un travail, des amis et une famille, mais aussi la croyance en Dieu et les rituels religieux. Pour les patients indiens, la famille revêt une importance particulière. On a observé que les patients indiens atteints de cancer tiraient leur force de leur famille élargie et qu’ils attachaient une grande importance au bonheur en famille. Ci-dessus, nous avons déjà discuté de l’omniprésence de la croyance en Dieu. Les rituels et les pratiques religieuses peuvent être importants pour se connecter avec Dieu. Par conséquent, il n’est pas surprenant que les patients indiens en soins palliatifs soient très intéressés par des pratiques telles que le pūjā et la méditation.

Tout en explorant ces questions, il est essentiel de laisser le patient parler sans que le clinicien offre des exemples concrets, car les patients indiens, par respect pour leur clinicien, peuvent être enclins à répondre affirmativement à ces suggestions, même si elles ne représentent pas leurs sentiments réels. En même temps, le clinicien doit écouter attentivement le patient et être attentif aux indices subtils qui peuvent pointer vers des problèmes spirituels. Notre étude a montré que les patients indiens en soins palliatifs répondront presque invariablement par l’affirmative aux questions de savoir s’ils croient en Dieu et si cette croyance leur donne de la force. Par conséquent, il est très bien possible que les patients mentionnent leur croyance en Dieu dans la discussion. Il peut être recommandé de poser des questions sur la croyance en Dieu en ce qui concerne leur maladie et la nature de leur foi au début de l’histoire spirituelle, car cela montrera aux patients l’ouverture du clinicien au sujet et peut également conduire quelques patients à révéler la détresse qu’ils éprouvent dans leur relation avec Dieu. Il faut se rappeler que les patients peuvent être en colère contre Dieu. Les problèmes liés à la pratique religieuse et spirituelle peuvent parfois indiquer une relation troublée avec Dieu. Il a été rapporté que les patients indiens de soins palliatifs cessaient de prier parce qu’ils ne faisaient plus confiance à Dieu. Parler d’une telle religiosité concrète pourrait aider les patients à s’ouvrir à des questions spirituelles plus larges. On peut également demander au patient s’il se demande pourquoi cette maladie lui est arrivée. Si le patient répond par l’affirmative, le clinicien peut demander si le patient a ou non des réponses à cette question du « pourquoi ». Les résultats de notre étude indiquent que des sujets tels que le destin, le karma et la maladie en tant que punition pour le péché pourraient venir ici. D’autres études confirment également la fréquence de ces croyances chez les patients en soins palliatifs en Inde.

De toute évidence, les aspects spirituels tels que la foi en Dieu ou la croyance en le karma et le destin ne doivent pas être des signes de détresse spirituelle. Ils peuvent très bien faire partie d’une adaptation positive. Par conséquent, après avoir identifié les problèmes et les préoccupations spirituels qui sont importants pour le patient, le clinicien devrait en faire le suivi et essayer de découvrir à quel point ils sont essentiels pour le patient et si certains aspects de ceux-ci causent de la détresse. Cela peut être fait en posant des questions spécifiques. Il peut être judicieux de demander aux patients qui ont dit croire en Dieu si la maladie a affecté leur intérêt à entendre ou à penser à Dieu. Si le patient a exprimé sa croyance au karma ou au destin, le clinicien pourrait demander si le patient réfléchit fréquemment à ces questions. Plus généralement, le clinicien peut s’enquérir de la satisfaction du patient à l’égard de ses réponses existentielles. Si le clinicien estime que le patient n’est pas réellement satisfait, il peut se demander si la pensée que la maladie est injuste se produit souvent. On pourrait demander à un patient qui a exprimé un intérêt pour des pratiques religieuses telles que le pūjā, la prière et le chant quelle est leur importance pour lui et s’il est satisfait ou non de la manière dont il les pratique actuellement. Pour diverses raisons, les patients indiens en soins palliatifs peuvent avoir du mal à pratiquer des pratiques religieuses et spirituelles selon leurs souhaits. Les raisons peuvent inclure une difficulté générale à communiquer avec Dieu ou des problèmes pratiques tels que des limitations physiques causées par la progression de la maladie ou le manque d’intimité dans un établissement de soins palliatifs pour patients hospitalisés. L’incapacité de pratiquer la religion et la spiritualité d’une manière que le patient juge souhaitable peut être une cause importante de détresse.

Tout au long de ce processus de prise d’histoire spirituelle, le fournisseur de soins de santé peut avoir identifié des problèmes et des préoccupations spirituels spécifiques qui indiquent une détresse spirituelle. Maintenant, il est temps d’essayer de trouver des canaux appropriés – des personnes ou des organisations – qui peuvent aider le patient à surmonter cette détresse. À cette fin, le clinicien peut demander si le patient connaît des personnes à qui il peut parler des problèmes et des préoccupations identifiés. Au cours du dialogue, des personnes extérieures à l’équipe de soins palliatifs qui peuvent soutenir la spiritualité du patient ont peut-être déjà été mentionnées. Le clinicien pourrait discuter de la façon dont ces personnes peuvent s’impliquer concrètement. Le professionnel de la santé peut également demander si et comment le patient souhaite que l’équipe de soins palliatifs le soutienne dans ces problèmes. Une suggestion de parler à nouveau des problèmes et des préoccupations identifiés plus tard peut rassurer les patients du soutien continu de l’équipe en matière spirituelle.

Les cliniciens qui ont l’intention d’appliquer nos suggestions dans la pratique doivent faire preuve de prudence. Les recommandations sont principalement basées sur les résultats d’une étude menée dans un hôpital de cancérologie tertiaire avec une population hindoue prédominante. Nous pouvons nous demander dans quelle mesure les résultats de l’échantillon peuvent être généralisés à d’autres patients en soins palliatifs en Inde, en particulier dans des contextes où les patients non hindous constituent une partie plus importante de la population de patients. Certains des éléments du questionnaire, tels que ceux qui se concentrent sur le pūjā, le chant et le karma, sont particulièrement significatifs pour les Hindous, mais peuvent être moins efficaces pour évaluer la confiance spirituelle et la détresse chez les patients adhérant à d’autres religions. De plus, dans certains programmes de soins palliatifs, non seulement la constellation multiculturelle de la population de patients, mais aussi celle de son personnel et de son leadership peuvent créer des contextes uniques pour l’évaluation des signes de détresse spirituelle. Cela peut, par exemple, être le cas dans les centres de soins palliatifs en Inde qui fonctionnent à partir d’une mission chrétienne mais s’occupent d’une population de patients en grande partie non chrétienne. Il y a un besoin urgent d’études multicentriques sur la spiritualité dans les soins palliatifs indiens. De telles études pourraient évaluer l’efficacité des recommandations de cet article et devraient examiner dans quelle mesure ces recommandations peuvent être adaptées aux outils de spiritualité existants. Les cliniciens doivent également être conscients que les problèmes et les préoccupations spirituelles évoluent avec le temps chez les patients. Par conséquent, la prise d’histoire spirituelle n’est, dans un certain sens, jamais une tâche achevée. Il est toujours impératif de rester attentif aux changements dans les problèmes et les préoccupations spirituelles des patients. Parfois, certains problèmes et préoccupations peuvent devenir moins importants à mesure que la maladie progresse, tandis que de nouveaux problèmes apparaissent. Lors de la réévaluation des patients, nos recommandations peuvent également être utiles.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.